Regards croisés

Raccourcissement des délais de paiement : un bilan contrasté

2011-06-16T14:37:00+02:0016.06.2011, 


imprimer

Le 4 août 2008, la loi de modernisation de l'économie (LME) est adoptée. L'un de ses objectifs est de réduire les délais de paiement, jugés trop longs en France. Trois ans plus tard, le bilan est positif mais des interrogations demeurent notamment pour les secteurs qui bénéficiaient jusqu'alors de dérogations.


Crédits photo : Droits réservés

Une bonne idée...

Plus de trois mois

100 jours… C'est le délai moyen de paiement constaté en 2008, lorsque la loi de modernisation de l'économie (LME) est votée. A partir du 1er janvier 2009, les délais de paiement entre un client et son fournisseur ne pourront excéder 60 jours, à compter de la date d'émission de la facture ou 45 jours fin de mois. En cas de retard, des pénalités financières seront appliquées.


Un principe louable

« L'esprit de la loi était bon » défend Olga Romulus, expert comptable à la direction des relations extérieures du réseau Fiducial. « Il s'agissait de favoriser le développement des entreprises en limitant leurs impayés et en diminuant leurs besoins en fonds de roulement. » En prévoyant des moyens coercitifs – même si dans les faits leur application reste difficile -, cette loi visait aussi à protéger les fournisseurs ou les sous-traitants face aux clients au poids économique important.



Crédits photo : Droits réservés
Jean-Pierre Gouzy, expert-comptable.

… complexe à mettre en œuvre

Une solution simpliste

« Les délais de paiement étaient en France supérieurs de 30 jours à ceux de l'Allemagne », estime Jean-Pierre Gouzy, expert-comptable. « Le gouvernement a donc décidé de couper à la serpe. » D'après ce membre du collège des experts de la Fédération française de la franchise (FFF), « le gouvernement ne cesse de charger la mule des entreprises et voudrait qu'elles continuent à courir le 100 mètres. »


Des dérogations nécessaires

Textile, BTP, horlogerie-bijouterie, jouets... Dès 2008, 39 dérogations sectorielles sont accordées. Elles permettent aux secteurs concernés de réduire progressivement leurs délais de paiement afin d'atteindre les chiffres imposés par la LME le 1er janvier 2012. Pour beaucoup, en effet, la longue rotation des stocks ou la saisonnalité de leur activité rend difficile, voire impossible une diminution drastique des délais en quelques mois.


La crise

La fin de l'année 2008 rime surtout avec l'arrivée de la crise. « La LME ne pouvait pas plus mal tomber », poursuit Jean-Pierre Gouzy. Dès mars 2009, les entreprises ont dû payer les échéances de janvier et de février. Ensuite, beaucoup n'ont pas reconstitué leur trésorerie, du fait du ralentissement économique. Une situation difficile à gérer notamment pour les entreprises plus fragiles, qui pour certaines ont mis la clé sous la porte.


Crédits photo : Droits réservés
Olga Romulus, expert comptable à la direction des relations extérieures du réseau Fiducial.

Les réseaux s'organisent

Accompagner les franchisés

Dans leur grande majorité, les réseaux ont accompagné leurs membres. « Bénéficiaires ou non d'une dérogation, tous les franchiseurs ont mené une réflexion industrielle », détaille Olga Romulus. « Différentes solutions ont été proposées. D'abord dans la gestion des stocks, en favorisant une bonne maîtrise du niveau et de la flexibilité des approvisionnements, pour permettre une rotation des stocks inférieure aux délais de paiement. Ensuite dans l'administration des ventes en facturant plus rapidement, en s'assurant de la qualité des factures pour qu'elles ne soient pas jugées irrecevables et en plaidant pour la dématérialisation de ces documents. »


Financer les stocks

Certaines enseignes sont même allées jusqu'à financer le stock de leurs franchisés afin de ne pas entamer leur trésorerie. Beauty Success, réseau de parfumeries en franchise, a mis en place une centrale d'achats groupés. Ce n'est que 30 jours après réception de sa marchandise que le franchisé rétrocède le montant de sa livraison.


L'exemple de BigMat

Bénéficiaire d'une dérogation, ce groupement de négoce de matériaux de construction est allée encore plus loin : « Après avoir quantifié l'impact de la LME sur nos adhérents, nous avons mis en place des prêts, apporté de la trésorerie en compte courant ou en capital et surtout mobilisé le poste clients », explique Christophe Lejal, directeur opérationnel de BigMat. Face aux nombreux dépôts de bilan de leurs acheteurs au début de la crise, le réseau a incité ses membres à suivre de près les encours et les délais de paiement et à mobiliser les équipes de recouvrement. L'enseigne a même développé un module de formation pour ses adhérents sur ce sujet et créé un guide méthodologique de la maîtrise du risque client et du recouvrement, distribué à tous les indépendants.



Crédits photo : Droits réservés
Christophe Lejal, directeur opérationnel de BigMat.

Une réduction des délais...

En bonne voie

Le rapport 2010 de l'Observatoire des délais de paiement constate une nette amélioration sur ce front depuis 2007. La tendance à la baisse s'est accélérée en 2008 et 2009. En 2009, 60 % des entreprises constataient régler ou être réglées dans les 60 jours suivant l'émission de la facture. Seul bémol : l'Etat, mauvais élève lorsqu'il s'agit de payer ses factures.


Une meilleure gestion

Même s'il est sceptique sur les bénéfices de cette loi, Jean-Pierre Gouzy reconnaît qu' « en réduisant les délais de paiement, la LME a permis aux entreprises, notamment aux PME, en situation de vente de reconstituer rapidement leur trésorerie. » Au-delà, cette mesure a poussé les réseaux à réfléchir sur leur gestion. « Les effets conjoints de ce texte et de la crise nous ont poussé à affiner nos outils », juge Christophe Lejal. « Et malgré le début de reprise économique, pas question de revoir nos critères à la baisse. Nos adhérents ont compris l'impact réel sur leur chiffre d'affaires et leur profitabilité. »

 


Crédits photo : Droits réservés
Isabelle Consolini, directrice commerciale de Joué Club.

… avec son lot d'effets négatifs induits

Perte d'indépendance ?

Pour faire face aux difficultés liées à l'application de la LME, certains réseaux, à l'image de BigMat, ont proposé à leurs adhérents de monter au capital de leur entreprise. Si ce groupement a assorti cette mesure d'un plan de remboursement sur trois à cinq ans, toutes ne l'ont pas fait. « Se pose donc la question de l'indépendance des franchisés à long terme », pour Jean-Pierre Grouzy.


Les nouveaux franchisés

Avec la LME, se pose la question de l'accompagnement des nouveaux franchisés concernant le financement de leur stock. « Il va falloir prévoir que celui-ci ne soit plus mis en place au premier jour mais au bout de six mois seulement, lorsque l'activité a démarré et que l'argent commence à entrer dans les caisses », explique l'expert-comptable.


Quel avenir ?

Le centre de négociation se déplace

Certains tentent de reprendre de la main gauche ce qu'ils ont donné de la main droite. « La grande distribution n'hésite pas, par exemple, à demander des prix plus bas à leurs fournisseurs puisqu'ils les règlent plus rapidement, précise Olga Romulus. Résultat, ceux-ci sont contraints de rogner sur leurs marges. » A terme, cela ne risque-t-il pas de mettre les entreprises les plus fragiles en péril ?


Fin des dérogations

Toutes les entreprises bénéficiant d'une dérogation sont-elles prêtes à passer le cap de 2012 ? « Non », répond par exemple le secteur du jouet. « 60 % de notre chiffre d'affaires est réalisé entre octobre et décembre. Difficile pour nous de régler des commandes qui arrivent très tôt dans l'année quand l'argent n'entre pas », alerte Isabelle Consolini, directrice commerciale de JouéClub. « Depuis 2008, nos modes d'approvisionnement ont donc évolué. Désormais, nous morcelons nos commandes et collons davantage à la demande des clients. » Résultat : plus de commandes induisent plus de coûts salariaux, sans compter d'après le groupement, le risque d'un appauvrissement de l'offre pour les clients. « Nous sommes des spécialistes du jouet. Or, nos vendeurs n'ont plus le temps de s'approprier les produits, puisqu'ils arrivent plus tard. » Du coup, JouéClub a fait appel aux pouvoirs publics en demandant un maintien des délais de paiement aux chiffres de 2010. Reste à savoir si l'enseigne obtiendra gain de cause.