Histoire de franchiseur

Roland Beaumanoir : « Le jour où... les grossistes du Sentier m'ont sauvé du dépôt de bilan »

2010-06-30T17:40:00+02:0030.06.2010, 


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En 1995, mis à terre par un impayé colossal, Roland Beaumanoir n’évite le dépôt de bilan que grâce à l’indulgence de ses banquiers et de ses fournisseurs. Retour sur ce moment fondateur pour le PDG du groupe Beaumanoir (Cache-Cache, Patrice Breal, Scottage, Bonobo, Morgan, C-Log), lequel compte aujourd’hui 1600 points de vente dans le monde.

Roland Beaumanoir
Crédits photo : DR
Roland Beaumanoir, PDG du groupe Beaumanoir (Cache-Cache, Patrice Breal, Scottage, Bonobo, Morgan, C-Log).

Humilité, Respect, Réactivité, Progrès, Esprit commerçant, Proximité : ces mots forts de sens ornent un mur dans les tons taupe du bureau de Roland Beaumanoir, décoré par sa femme. Situé dans le quartier parisien du Sentier, l'immeuble, destiné à l'origine au commerce des tissus, est l'ancien siège du quotidien Le Parisien. Depuis plus d'une année, le fondateur de l'enseigne Cache-Cache a racheté Morgan et transféré l'entreprise de Levallois-Perret (Hauts-de-Seine) au cœur de Paris. Un choix guidé par un événement de sa vie d’entrepreneur sur lequel il revient avec beaucoup d'émotion : le jour où ses fournisseurs du Sentier lui ont sauvé la mise alors que sa jeune entreprise était à la limite du dépôt de bilan.


Le mouvement Pantashop

« Je suis fils de commerçants. Mes parents tenaient un magasin à Saint-Malo. Ils sont issus du mouvement Pantashop, du commerce associé pur et dur, fédéré par une enseigne commune. Je croyais à l'époque au commerce de périphérie, type Halle aux vêtements. J'ai décidé de prendre mon envol avec une idée : rassembler des commerçants indépendants pour résister aux grands groupes succursalistes. Dans les années 80, j'ai donc commencé par ouvrir un gros magasin en périphérie de Saint-Brieuc. Sous enseigne Vetimod, cette boutique pour toute la famille fonctionnait bien. Je suis alors entré en contact avec les trente « Pantashop » de France solvables, jeunes et dynamiques.


La mode éphémère du Sentier

À l’époque, la marque avait 400 points de vente dans l'Hexagone. Tous ont trouvé l'idée sympa mais m'ont répondu « Il faut voir… ». Ce fut finalement un bide phénoménal ! L'être humain n'aime pas beaucoup le changement. Seuls trois ou quatre ont accepté de se fédérer : l’enseigne Cache-cache était née. Elle se basait sur la mode éphémère du Sentier, quartier dans lequel je me rendais deux à trois fois par semaine. J'approvisionnais et je répartissais la marchandise. Nous étions quatre avec ma femme, un directeur général et une acheteuse. Nous pensions faire aussi bien qu'une centrale d'achat de 140 personnes. Nous nous levions à trois heures du matin pour partir de Saint-Malo et étions de retour vers minuit.


La crise commence

Le 10 octobre 1993, à 10 heures du matin, la crise commence. Pimky et Camaïeu « explosent en plein vol » avec des surstocks phénoménaux. Seul Etam s'en sort bien : je pense - mais c'est une vision de l'extérieur - que leur cabinet conseil les avait correctement axés sur les systèmes d'information. »

L’escroquerie d'un franchisé

« En 94-95, une autre crise, semblable à celle que l'on vit actuellement, survient. C’est le début de la déconfiture du commerce indépendant. Dans cette conjoncture particulièrement difficile, le 18 mai 1995, je subis l’escroquerie d'un franchisé. Un impayé colossal qui me met presque à terre. J'ai l'échéance du 31 mai en tête à respecter, j'appelle tous mes fournisseurs et leur dis : « Je vais vous planter. Je vous demande de bien vouloir différer mes paiements à fin juin, fin juillet et fin août ». Ils se montrent intelligents et coopératifs, et acceptent. De toute façon, ça relève du bon sens : « on ne tond pas un œuf ».


Je vous demande de lui faire confiance

Heureusement, mes affaires traditionnelles continuent à bien marcher à ce moment-là : Vetimod, une franchise Caroll, une concession d'enseigne chez Old River et un magasin Fabio Lucci, revendu par la suite au groupe Eram. Ce qui me permet d'avoir une vision large de toutes les formes de commerce mais aussi de pouvoir me retourner financièrement. Autre aubaine, au début de cette période pénible pour notre groupe, et qui allait perdurer : le directeur de la Banque de France de Saint-Malo réunit les banquiers, leur disant « Je vous demande de lui faire confiance ».


Une grosse éclaircie

Les banquiers locaux ferment les yeux, lui se bouche les oreilles, et ce, durant six semaines. Ces semaines de délai me permettent de m'en sortir. Je brade les stocks. J'ai une énergie énorme, l'énergie que l'on a quand on est dans une panade pareille. Le 25 juillet, une grosse éclaircie arrive lorsque les grossistes du Sentier acceptent de nous livrer partiellement la collection d'hiver tandis que la collection printemps/été n'est pas encore payée. Je leur suis éternellement redevable. Sur le moment même, je me rends compte de ma chance, de l'aide qu'on m'accorde. Aujourd'hui, ces personnes sont à la retraite pour la plupart et je suis heureux qu'ils aient traversé les crises tant bien que mal pour réussir à fermer la porte dignement.


Recruter de la matière grise

De 1996 à 1998, je suis donc au bord du dépôt de bilan. Les chèques partent au compte-goutte et chaque centime gagné sert à recruter de la matière grise. Ma femme, plus psychologue, procède au recrutement. Nous privilégions le côté humain. Nous choisissons des jeunes femmes de niveau bac +4 ou +5, sans expérience, mais avec une curiosité, une envie, une belle personnalité. Le salaire de base n'est pas très élevé, mais nos employées bénéficient de grosses primes sur objectif. Nous avons gardé un esprit familial. Dans notre groupe, nous avons entre 50 et 60 naissances par an.


Humilité et gens meurtris

De cette expérience, j'ai appris l'humilité. Je suis conscient qu'il n'y a pas de grande réussite sans connaître des difficultés qu'il faut surmonter. L'argent, quand vous avez un beau projet, vous finissez toujours par le trouver. Nous avons repris Morgan en mars 2009 avec des gens meurtris. Depuis octobre, la marque entame sa remontée. »