Enquête

Les loueurs automobiles roulent-ils pour l’économie collaborative ?

2015-08-03T06:00:00+02:0003.08.2015, 


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L’économie collaborative privilégie l’usage d’un bien plus que sa propriété. Les loueurs de voiture, qui ont répondu à cette logique bien avant l’émergence du concept, sont aujourd’hui bousculés par des pure players qui profitent d’Internet pour accélérer l’acte de location.

Loueurs auto, économie collaborative
Crédits photo : Shutterstock

« Posséder sa voiture devant sa maison sera bientôt un cas de figure minoritaire ». Voilà ce que déclarait Paulin Dementhon, fondateur de Drivy, à la dernière conférence « Big MashUp » organisée par les étudiants de l’association Mash Up. Autopartage, covoiturage, constructeurs, loueurs historiques, grande distribution, VTC… Ce sont en tout 18 segments de marchés qui se retrouvent en concurrence plus ou moins directe sur le marché de la location automobile. De quoi affoler les enseignes du commerce organisé, condamnées à réagir si elles veulent tirer leur épingle du jeu.

Pour le moment, le segment le plus malmené est celui de la location de courte durée (LDC). Au-delà d’une refonte large des statuts des travailleurs du secteur, c’est d’abord les franchiseurs et les têtes de réseau qui sont mis à l’épreuve, poussés à réfléchir à une nouvelle organisation de leur activité, en tirant parti d’un modèle qui, qu’on le veuille ou non, existait avant même que l’économie collaborative soit en vogue. Grâce à lui, les franchiseurs disposent déjà de deux données nécessaires à l’émergence de l’économie collaborative : une masse critique de clients qui leur font confiance, et une dimension d’usage plutôt qu’un marché de la propriété exclusive.

Forts de cela, les loueurs traditionnels doivent aujourd’hui chercher à mutualiser leurs procédures, et réfléchir à une gestion collective de certains aspects de leur activité.

L’avantage des plateformes collaboratives

Sachant que la possession d’une voiture coûte en moyenne 4 300 euros par an à son propriétaire*, les acteurs comme Drivy ou OuiCar ne manquent pas d’arguments alléchants pour draguer leurs futurs utilisateurs. Selon Paulin Dementhon, avoir recours à son service amortirait ces dépenses d’environ 3 000 euros par an, une somme loin d’être négligeable sachant qu’en 2012, le salaire net moyen des Français était de 25 507 euros par an.

Ces arguments fonctionnent, et font de ces start-ups de réelles plateformes de mise en relation entre particuliers. Inscrites dans la vague de l’économie collaborative, elles surfent sur la désintermédiation et la disparition des points de vente physiques. De ce fait, elles se libèrent des charges induites par des infrastructures et du personnel. Surtout, le court-circuitage des procédures traditionnelles permet de décharger une part du travail géré normalement par l’entreprise, sur ses clients. Ainsi, chez Drivy comme chez OuiCar, le loueur et le locataire finissent de remplir eux-mêmes le contrat préétablit et téléchargeable en ligne. Le loueur, lui, vérifie seul que son locataire respecte bien les conditions pour louer son véhicule.

Grâce à ces avantages, OuiCar a levé 3 millions d’euros en février 2014 et est passé dans le giron de la SNCF qui est devenue le 25 juin dernier, son actionnaire majoritaire (l’entreprise ferroviaire a investi 28 millions d’euros dans la start-up). De son côté, Drivy a effectué deux tours de tables en moins d’un an, et recueilli 14 millions d’euros. La plateforme prévoit désormais de conquérir l’Allemagne puis l’Europe, après avoir racheté Autonetzer, son concurrent outre-Rhin.

Une concurrence prise au sérieux

Face à cette concurrence, les loueurs traditionnels paraissent un peu dépassés. Pourtant, ils ne souffrent pas encore de l’arrivée de ces nouveaux acteurs. « C’est une concurrence médiatique mais il est très difficile d’évaluer son impact précis sur notre activité », indique à ce sujet Fabrice Gueudet, franchisé Avis et vice-président de la branche loueurs du Conseil National des Professionnels de l’Automobile (CNPA). Il souligne ici un fait à prendre en considération : les plateformes de location entre particuliers ne communiquent que très peu de chiffres sur leur activité, il est donc difficile pour les loueurs d’analyser cette concurrence. Selon une étude réalisée par le syndicat, seulement 5 % des détenteurs de permis en France déclarent avoir déjà loué auprès d’un non professionnel en 2014.

Deux hypothèses sont donc perceptibles : « Soit le gâteau à se partager est en train de grossir, c’est-à-dire qu’une strate de la clientèle qui n’avait pas l’habitude d’avoir recours à la location traditionnelle se tourne plus facilement vers des sites comme Drivy ou OuiCar. Soit, les recours à ces plateformes sont très ponctuels, donc peu dangereux en terme de concurrence », analyse le franchisé, sachant que selon lui, seulement 7 à 8 % des utilisateurs déclarent louer plusieurs fois dans une année.

Si du côté des franchiseurs cette rivalité est peu décelable, côté franchisés, elle l’est encore moins. Davantage de franchisés sont installés dans des villes petites à moyennes où Drivy ou OuiCar ne sont pas forcément très présents : « Les zones de grandes métropoles sont plutôt exploitées en propre », souligne ainsi Fabrice Gueudet.

Les loueurs traditionnels ne nourrissent donc pas encore une peur bleue de ces nouveaux entrants. Leur parc de véhicules reste conséquent : 170 000 véhicules au total, tout loueur confondu contre 20 000 revendiqués par OuiCar et 26 000 pour Drivy. Néanmoins, « c’est une concurrence prise très au sérieux car il y a des risques de concurrence déloyale avec certains utilisateurs qui font de la location entre particuliers un vrai business », pondère le représentant du CNPA. Autre menace, le risque qu’elles deviennent des intermédiaires incontournables sur le marché. A l’image d’Amazon qui, en ouvrant sa plateforme aux libraires, absorbe leur clientèle physique, Drivy appelle les loueurs professionnels à se servir de la sienne : « S’il y a des couches intermédiaires entre loueurs et clients, cela peut devenir problématique. Le danger c’est que Drivy ou OuiCar sont très mobiles, ils peuvent rapidement proposer une large gamme de services et, à terme, devenir incontournables », s’inquiète Fabrice Gueudet.

Dans ce contexte, la branche loueur du CNPA discute avec eux. « Il y a des rencontres car nous souhaitons définir un cadre », explique le franchisé. Il aurait pour ambition de définir une activité professionnelle et déterminer un seuil de revenu par personne, au-delà duquel il devrait être déclaré. Le CNPA souhaite également imposer un plafonnement sur l’âge des véhicules louables, qui parfois, ont plus de vingt ans.

Fort de ces constats, il apparaît que les plateformes de locations entre particuliers profitent surtout d’une surexposition médiatique qui en fait des acteurs plus importants qu’ils ne le sont sur le papier. Sur le terrain des prix, pourtant, Drivy et OuiCar sont très compétitifs. En comparaison, pour un week-end en août, elles proposent des locations de 8 à 42 % moins chères que les loueurs traditionnels (voir tableau ci-dessous). De son côté Fabrice Gueudet l’assure, son travail aujourd’hui, « c’est de montrer que nous sommes compétitifs ».

Comparatif des prix

Pour une location de véhicules de catégorie B (Opel Corsa, Renault Clio...) de moins de 5 ans, pour le week-end du 14 au 16 août 2015. Hertz et Avis prévoient un supplément jeune conducteur si le loueur a moins de 25 ans et un supplément au lilomètre se locataire dépasse limite de 750 km parcourus, contre 800 chez Drivy ou Ouicar. 

 
Avis
Hertz
OuiCar
Drivy
Paris
157,08 € - 256 € (supp. jeune)
167,98 € - 279,37 
(supp. jeune)
218 €
184 €
Marseille
207,06 € - 244,39 €(supp. jeune)
215 € - 326,42 € (supp. jeune)
127 €
173 €
Lyon
123 € - 220,62 €
105 - 216,37 € (supp. jeune)
74 €
138 €
Bordeaux
207,06 € - 244,39 
235 € - 346,40 €
190 €
119 €

*Ses chiffres ont été obtenus par recherche sur les différents sites des opérateurs en juillet 2015

*Source : Insee