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Interview

T. Guibert (Conforama) : « Bien sûr que l’on peut encore produire en France »

19.05.2014 mis à jour le 20.05.2014,

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Thierry Guibert, PDG du groupe Conforama, revient pour les Echos sur la stratégie de l'enseigne, notamment sa stratégie de production et de distribution. Interview.

Distributeur, on dit que Conforama ambitionne aussi de produire plus en Europe. A l’heure des délocalisations, n’est-ce pas suicidaire ?

Conforama, comme nos sociétés sœurs au sein du groupe Steinhoff qui nous a rachetés en 2010, pourrait avoir vocation à devenir un industriel local, à produire au plus proche de là où nous vendons car transporter des meubles n’a rien d’économique. Cela n’est pas forcément pertinent pour tout ce que nous vendons, mais ça l’est en tous les cas, par exemple, pour la literie. Nous avons déjà une importante activité de production de sièges et de canapés en Pologne, en Roumanie, en Hongrie et en Allemagne, qui nous permet d’alimenter avec un bon niveau de qualité et de rentabilité nos filiales européennes.

En France, nous réfléchissons à la possibilité d’investir dans la literie, où nous sommes leaders, avec près de 1 million de matelas vendus par an. C’est un produit qui a vocation à être fabriqué près de nos points de vente et avec un savoir-faire français qu’on estime être probablement un des meilleurs au monde. Nous pourrions créer une usine, nous allier ou reprendre une activité. Tout est ouvert.


Le déclin industriel occidental n’est  donc pas inéluctable ?

L’analyse qui consiste à affirmer que la seule variable d’ajustement est le prix est un contresens. L’innovation et la qualité de service sont dans nos métiers les piliers de l’offre commerciale. Il faut donc des industriels qui investissent de façon pertinente dans leurs outils de production, maintiennent un niveau d’innovation élevé et apportent un niveau de service exemplaire. Cela existe aujourd’hui dans l’industrie du meuble. Je pourrais citer plein d’exemples, comme celui emblématique de Gami Gautier, qui a failli disparaître il y a quelques années et avec lequel aujourd’hui on enregistre des croissances pérennes.


Peut-on encore produire en France ?

Bien sûr ! C’est un faux débat. Quand Conforama a été racheté par Steinhoff, on a entendu que cela allait tuer l’industrie française du meuble. J’avais exprimé une exigence auprès de notre nouvel actionnaire de ne jamais imposer un sourcing unique. Ils ne l’ont jamais fait. Aujourd’hui, 60 % des produits vendus dans nos magasins sont fabriqués en France. Je ne dis pas que tout est rose, mais il faut sortir de cette spirale fataliste qui est souvent entretenue par une minorité qui méconnaît la réalité du terrain.


Coût du travail égal, faux débat donc ?

Il y a une question de coût du travail. Bien sûr que l’on pourrait avoir des coûts plus faibles en Pologne ou en Indonésie, mais ce qui est important pour nous c’est le niveau de service, la capacité à livrer 200 magasins régulièrement avec d’excellents niveaux de disponibilité. A mes yeux, le débat autour du patriotisme économique n’est pas le bon. Personne ne soutient aussi bien que nous la filière française du meuble, mais parce qu’il en va de notre intérêt commun. Si je m’engage sur des volumes, je peux demander à mes partenaires d’investir. La compétitivité de l’industrie française ne doit pas s’apprécier seulement à l’aune du coût du travail, mais aussi à sa capacité à apporter un niveau de service, de flexibilité. Cela a un prix que je suis prêt à payer.


Et pour que vous, vous investissiez plus en France, il faudrait quoi ?

Des mesures ont été prises qui vont dans le bon sens comme le Cice. Mettons-les en place, stabilisons-les dans le temps pour obtenir une vraie baisse du coût du travail, répondons pourquoi pas à des demandes de contreparties. Mais le vrai sujet, c’est la flexibilité du travail. Dans le commerce, nous vivons au rythme de la révolution Internet. Les règles du jeu changent en permanence, mais nos organisations mettent des années à s’adapter. Faire bouger les organisations et le corps social prend trop de temps. La judiciarisation à outrance du dialogue social est un frein majeur à la compétitivité. Il faut un nouveau contrat social intelligent.


Les investisseurs étrangers semblent méfiants à l’égard de la France. Pourquoi ?

Ce n’est pas le coût du travail qui les préoccupe lorsqu’ils regardent la France. C’est notre instabilité législative, le fait que les règles fiscales, sociales ou commerciales changent tout le temps. Comment, par exemple, peut-on bâtir un plan d’affaires en se disant que l’on pourra ouvrir le dimanche, réaliser ainsi près d’un quart de son chiffre d’affaires ce jour-là et, quelques années après, voir une telle autorisation remise en cause ? Si la visibilité et la stabilité du cadre législatif s’améliorent, la France attirera des investisseurs étrangers. Nous devons convaincre les politiques qu’il faut, au-delà même des alternances, que la France s’inscrive dans la durée. Il n’y a pas de fatalité. Il y a un problème de confiance dans la capacité de ce pays à délivrer un message clair, stable dans le temps.


Certains demandent un SMIC plus bas…

Il faut être cohérent. Notre pays souffre d’un niveau de consommation des ménages extrêmement faible. Je ne peux pas, d’un côté, dire qu’il y a urgence à mettre en place un volet « politique de relance », qu’il faut rendre du pouvoir d’achat en particulier aux plus défavorisés et à la classe moyenne et, de l’autre, demander que l’on baisse le SMIC.