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S. Papin (Système U) : « La guerre des prix met en péril les PME de l'agroalimentaire »

07.10.2012, source : Les Echos.fr

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Serge Papin, président du groupement coopératif Système U, quatrième distributeur français avec 16 milliards d’euros de chiffre d’affaires, défend la liberté de négociation des enseignes face aux industriels. Mais il estime socialement vital d’accorder un traitement particulier aux PME et entreprises intermédiaires françaises de l’agroalimentaire.

Industriels et distributeurs de produits de grande consommation s’apprêtent à ouvrir leurs négociations annuelles sur les prix dans un contexte difficile. Quel est votre sentiment ?

Pour la quatrième année d’affilée, ce nouveau « round » de négociations va se dérouler dans le cadre de la loi de modernisation de l’économie, dite LME, entrée en vigueur début 2009. L’objectif du législateur était à l’époque de limiter l’inflation des produits et de préserver le pouvoir d’achat des consommateurs. Mission accomplie ! Alors que, chaque année, nos fournisseurs nous ont soumis des hausses de tarifs de 4 % à 6 % en moyenne, ce qui correspondrait à une hausse des prix de 12 % à 18 % sur trois ans, nous avons finalement réussi à juguler l’inflation à environ 3 % sur la même période. En redonnant aux distributeurs la possibilité de négocier les prix des industriels, dont les marges avaient été protégées par la loi Galland, la LME a incontestablement eu un effet régulateur. Mais elle impose aussi la loi du plus fort et ses effets pervers.


C’est-à-dire ?

J’avais milité à l’époque pour que les petites et moyennes entreprises aient un traitement différencié. Quand vous avez principalement comme clients les grandes enseignes françaises de distribution, qui chacune pèse au moins 15 % de votre chiffre d’affaires, vous n’avez pas les mêmes marges de manoeuvre qu’une multinationale dont aucun client ne représente plus de 5 % de son activité. Or dans un contexte de consommation difficile en France, qui attise la guerre des prix, la pression qui pèse sur ces PME et entreprises de taille intermédiaire (ETI) devient insupportable. Si on continue comme ça, c’est la chronique d’une mort annoncée de certaines filières agricoles et de pans entiers de notre industrie agroalimentaire. Il faut tirer le signal d’alarme. Il y a une véritable distorsion de concurrence entre les multinationales et les PME.


Qu’est-ce qu’il se passe concrètement ?

Quand, comme chez un grand distributeur français en particulier, on voit à la fois baisser le chiffre d’affaires et le taux de marge, entraînant une baisse en valeur absolue de la masse de marge, la tentation est grande de se lancer dans une guerre des prix pour reconquérir les clients. Or celle-ci se fait principalement sur les grandes marques dont les produits sont vendus juste au seuil de revente à perte. Sur les 1.000 produits psychologiques, nos magasins ont une marge brute moyenne de 5 %. Du coup, pour se refaire, on augmente les prix des produits des filières agricoles, des marques de distributeurs et des PME françaises. En d’autres termes, le Coco de Paimpol finance le Coca-Cola vendu à prix coûtant ! Mais à vendre plus chers ces produits, ils sont moins compétitifs et donc se vendent moins. Au risque de voir notre tissu industriel de l’agroalimentaire se déliter. Déjà, aujourd’hui, nous n’avons plus de fournisseurs en France pour des produits comme les cafés solubles ou les poudres de chocolat. Nous assistons, d’une façon générale, à une attrition du tissu des PME agroalimentaires françaises avec la constitution dans de nombreux secteurs de monopoles ou de duopoles.


Que proposez-vous comme solution ?

Je n’ai pas de solution toute faite. Déjà, en 2004, l’excellent rapport Canivet sur les relations industrie-commerce avait pointé du doigt l’hétérogénéité de notre industrie agroalimentaire. Or la LME a créé un syndrome de distorsion de concurrence. Je ne demande pas à changer la loi, mais à l’amender. On pourrait, par exemple, instaurer un taux de marge minimum, entre 10 % et 15 %, sur le seuil de revente à perte. Ca n’aurait pas d’effet inflationniste sur le panier moyen, mais aurait le mérite de redonner un peu d’air aux PME. En pouvant réduire nos marges sur leurs produits (grâce à celles que nous garantirait la loi sur ceux des grandes marques), on pourrait baisser leurs prix et donc en vendre davantage. J’ai envie de dire qu’ils seraient à des prix sociétalement compétitifs. Car il s’agit bien d’un enjeu de société. On pourrait faire en sorte, aussi, que les PME ne soient pas obligées de revenir chaque année à la table des négociations, mais bénéficient de contrats pluriannuels.


Vous évoquez la guerre des prix... Où en est la marche des affaires pour Système U ?

Nous sommes naturellement inquiets des 20 milliards de prélèvements supplémentaires qui s’annoncent. On sait qu’il va y avoir une baisse du pouvoir d’achat. Mais en matière de prix, nous pouvons sans problème répondre à nos concurrents et, malgré la conjoncture, nous ne sommes pas en difficulté. Nous étions à +10,5 % à fin août en non comparable et à +4,3 % à parc constant, avec une part de marché Kantar de 10,4 %. Et pour 2013, nous allons pousser la croissance du réseau avec 100.000 mètres carrés de nouvelles surfaces commerciales et continuer de développer des « drive » adossés à nos magasins.

Propos receuiillis par Antoine BOUDET et Philippe BERTRAND, Les Echos, 01/10/2012

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