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Les négociations sur les prix dans la grande distribution s'ouvrent sur fond de tensions

07.10.2010, source : Les Echos.fr

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Alors que les industriels arguent de la hausse des cours des matières premières pour réclamer des augmentations de prix des produits de grande consommation, les enseignes s'évertuent à sauver la liberté de négociation que leur a accordée la loi de modernisation de l'économie.


A peine lancées les négociations commerciales destinées à déterminer les tarifs des produits de grande consommation l'an prochain, la grande distribution fait flèche de tout bois pour ne pas se voir imposer le train de hausses annoncé comme quasi inéluctable par les industriels. « Nous sommes d'accord pour garantir les revenus des éleveurs et des producteurs, mais nous n'accepterons pas les hausses de confort  », a ainsi déclaré, hier, Jérôme Bédier, président de la Fédération du commerce et de la distribution (FCD), en marge de la signature d'un accord avec le gouvernement sur les négociations industrie-commerce.


Une façon de répliquer à Jean-René Buisson, président de l'Association nationale des industries alimentaires (Ania), qui prévenait il y a une quinzaine de jours ( « Les Echos  » du 20 septembre) : « Nous sommes durablement inscrits dans un cycle d'instabilité des prix avec la disparition de la politique agricole commune et l'intérêt des spéculateurs pour les matières premières agricoles. La tendance sera haussière et, sur certains produits, elle le sera fortement »


Michel-Edouard Leclerc, président de l'ACDLec, et Lars Olofsson, administrateur-directeur général de Carrefour, avaient déjà mis en garde leurs fournisseurs. « Nous ferons le tri entre les demandes qui sont justifiées et celles qui ne le sont pas  », expliquait le premier fin septembre, quand le second déclarait aux « Echos  » : « Concernant les industriels, ils ne peuvent pas imaginer une seconde faire passer les hausses de façon automatique. Ils devraient envisager de réduire leurs coûts et leurs marges pour soutenir la consommation et leurs ventes.  »


Hausse de 34 % du café ces huit derniers mois, bond de 87 % du colin, flambée du blé lors des incendies autour de Moscou, etc. : selon le fils d'Edouard Leclerc, les exigences des fabricants en matière d'augmentation des tarifs varient de 3 % à 10 % . Mais les matières premières ne représentent qu'une part du coût total des produits. Le patron du groupe d'indépendants cite volontiers l'Actimel dont le lait constitue moins de 6 % du prix. Johnny Da Silva, spécialiste de la distribution à l'agence de notation Fitch, rappelle pour sa part que le coton ne compte que pour 30 % du prix d'un tee-shirt. « Il ne faut pas non plus oublier que le coût du transport maritime a beaucoup baissé avec la crise et, surtout, que le pic de la hausse des matières premières était en 2008 et pas en 2010  », ajoute-t-il.


« Jeu de dupes  »

Face à la pression des industriels, les grandes enseignes se démènent afin de conserver les marges de négociation qu'elles ont retrouvées avec la loi de modernisation de l'économie (LME). Une liberté que certains souhaiteraient conditionnelle. Hier, tous les ténors de la distribution, à l'exception de Leclerc, ont donc pris trois nouveaux engagements devant Hervé Novelli, secrétaire d'Etat chargé du Commerce : ne pas faire de marge sur les stocks dits déportés (quand le fournisseur stocke ses produits chez un logisticien tiers) ; mettre en place une procédure contradictoire en cas d'application de pénalités pour non-respect des contrats commerciaux ; et interdire les garanties de marge exigées. « Pourquoi faudrait-il unifier des pratiques commerciales alors que le législateur a voulu que les négociations restent ouvertes ?  », s'interroge Michel-Edouard Leclerc sur son blog. Quant à l'Ania, elle a aussitôt qualifié cet accord de « jeu de dupes  ».


Pourtant, selon certains experts, les industriels tenteraient de vider la LME de sa substance en substituant à la liberté de négociation un catalogue de critères, donc chacun équivaudrait à un élément du tarif.

De son côté, Hervé Novelli persiste et signe, après avoir assigné devant la justice plusieurs enseignes : « La loi pose des principes généraux. Il y a des points qui doivent être clarifiés. Certains le seront par la jurisprudence, d'autres par des négociations.  » Sans oublier la Commission d'examen des pratiques commerciales (CEPC), dont la présidente, Catherine Vautrin, entend bien affirmer le rôle.

PHILIPPE BERTRAND, Les Echos, 06.10.2010

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