Les secteurs

Le business florissant du soutien scolaire

01.10.2012, source : Les Echos.fr

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La prochaine Loi de Finance ne remettra finalement pas en cause les déductions fiscales dont elles bénéficient. Mais pour les entreprises de cours particuliers à domicile, le moment est sans doute venu de se diversifier.

Ce ne sera finalement pas pour cette année... Le petit monde des entreprises de cours particuliers à domicile, qui a littéralement explosé depuis le début des années 2000 à la faveur de la fameuse déduction fiscale soutenant l’aide à la personne, peut « souffler » : la loi de Finances 2013, présentée par le gouvernement demain, ne devrait pas remettre en cause cette populaire niche fiscale.

La grande course à la réussite scolaire peut donc repartir pour un an sur les mêmes bases. Car c’est devenu un vrai sport national : chaque famille veut placer sa progéniture en pole position sur la ligne de départ de la vie professionnelle. Panne de l’ascenseur social, chocs économiques, crainte du chômage, peur du déclassement et nouveaux modèles de la réussite financière : tout concourt à « un mode social où le scolaire prend une place obsessionnelle, et excessive, dans les familles françaises », estime Jean-Pierre Obin, un très écouté inspecteur général honoraire de l’Education nationale. Cette irrésistible compétition des temps modernes fait depuis dix ans la prospérité des organismes de soutien scolaire privés, censés doper les résultats des élèves à problèmes... ou qui pourraient être encore meilleurs qu’ils ne sont. Car aujourd’hui il ne suffit plus d’être « bon », il faut être meilleur que les autres.

Progression fulgurante

La France est ainsi la « championne d’Europe » des cours particuliers, indique le cabinet spécialisé Xerfi. Un collégien sur 5 et 1 lycéen sur 3 y auraient recours, et les familles françaises dépensaient déjà un peu plus de 2 milliards d’euros par an en cours déclarés ou au noir en 2007, selon la Commission européenne. Le double de ce que dépensent les Allemands ou les Grecs, autres grands stressés de la course aux diplômes.

Quiconque prend le métro à Paris n’a pu échapper aux publicités du leader du secteur en France, Acadomia, la célèbre enseigne qui veut rendre à l’élève « sa confiance en soi ». Elle n’est pas seule dans un secteur qui a profité à plein de la déduction fiscale accordée aux services à la personne (SAP). « Les entreprises de SAP ont connu des taux de croissance très importants, dus au transfert du travail dissimulé vers des activités déclarées, explique Jérôme Bedouk, président des Cours Legendre. Notre société, pour son activité de cours à domicile, n’a pas échappé à cette règle. Jusqu’en 2008, cela a représenté près de 50 % de croissance annuelle pour le secteur. C’était colossal. » Une progression fulgurante pour une profession dont les grands noms se comptent presque sur les doigts d’une main (Acadomia, Complétude, Cours Legendre, Domicours, Anacours, Keepschool), et dont le profil reste plutôt singulier : ces quelques entreprises se partagent, aux côtés d’une foultitude de « microstructures », les deux tiers du volume d’activité du secteur déclaré (environ 80 % des cours particuliers sont donnés « au noir »), et Acadomia en capte à elle seule 40 %, selon le cabinet Xerfi. « Nous sommes cinq à six fois plus gros que le n° 2, et cet écart ne se réduit pas », relève Philippe Coléon, directeur général d’Acadomia (coté en Bourse, 80.000 élèves, 23.000 enseignants, pour un volume d’affaires de 120 millions d’euros).

Si ce secteur nouveau-né d’un métier vieux comme le monde a démarré en trombe, il vient de traverser trois années difficiles. Se sont télescopés la crise financière en 2008, qui a frappé le pouvoir d’achat de ses clients, un relèvement du taux de TVA et la suppression de l’exonération des charges patronales, et, surtout, un très grave problème d’image : un reportage de l’émission « Envoyé spécial » de France 2 a, en janvier 2009, mis en lumière des approximations dans le recrutement et jeté un doute sur la compétence des enseignants que ces organismes mettent à la disposition des élèves. « A de tels rythmes de croissance, la maîtrise de la qualité était difficile », reconnaît le patron d’une grande enseigne. L’effet fut dévastateur. « En trois mois, les effectifs permanents de la société sont brutalement passés de 160 à 125 », se souvient Hervé Lecat, président de Complétude.

Une source d’inégalités

Le soutien scolaire privé a pourtant l’habitude des détracteurs. « Il fonctionne sur le marché de l’angoisse scolaire alimenté par un système de notes, de classements, d’examens et de menace de redoublement. Il ne sert qu’à rassurer les parents. Ce bachotage ne permet même pas de former les élèves, il fait comme s’il préparait des bêtes à concours, et ne règle rien sur le fond », résume Jean-Jacques Hazan, président de la Fédération des conseils de parents d’élèves. Mais l’accusation la plus forte porte sur son rôle social. Ce système marchand « pérennise et accentue les stratifications sociales », rappelle Mark Bray, professeur à l’université de Hong Kong et « le » spécialiste mondial de l’éducation. Même l’Union européenne s’agace d’un système qui aggrave les inégalités entre les enfants de familles aisées et ceux de foyers démunis. « Les cours particuliers ont moins à voir avec les élèves qui ont besoin d’un soutien qu’ils peuvent trouver à l’école, qu’avec le maintien des avantages compétitifs de ceux qui connaissent déjà le succès scolaire et sont privilégiés », relève-t-on ainsi à la Commission. De fait, on estime qu’un bon tiers des élèves ayant recours au soutien scolaire appartiennent à des familles CSP +, 50% aux classes moyennes, et au grand maximum 20 % à des familles ne payant pas d’impôts. Dans les grands lycées parisiens, 75 % des élèves suivraient des cours particuliers. De quoi faire tiquer beaucoup de monde sur la déductibilité offerte par cette niche fiscale...

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