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La grande misère du commerce dans les banlieues

04.07.2013, source : Les Echos.fr

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Insécurité, misère sociale, isolement... Les commerces de proximité ferment les uns après les autres dans les quartiers défavorisés. A Grigny, Stains ou La Courneuve, élus et organismes publics s’efforcent de revitaliser certaines « zones sensibles ».

Grigny (Essonne), un jeudi matin sur la place du Damier, à l’entrée du quartier de la Grande Borne. « Bienvenue à Beyrouth ! », plaisante à moitié notre guide de la mairie. Censée être un des deux pôles de commerce de proximité de la Grande Borne, une monstrueuse cité de 3.600 logements sociaux édifiée à la fin des années 1960, la place du Damier ne donne vraiment pas envie d’y flâner. Du reste, à l’exception d’une nuée de pigeons ayant élu domicile dans les façades d’immeubles délabrés, il n’y a personne ici, ou presque. Sous le regard de quelques individus qui traînent devant les halls, repérant vite le visiteur étranger au lieu, une poignée d’habitants font quand même quelques courses de première nécessité. Le fleuriste et le taxiphone ont baissé le rideau depuis belle lurette. Demeurent encore ouverts la boucherie, le bar-tabac, le marché exotique et la pharmacie. Pour combien de temps ? Malgré le classement l’an dernier de Grigny en zone de sécurité prioritaire, le pharmacien de la place du Damier s’est fait braquer trois fois ces derniers mois, et le tabac, une fois.

Déjà aux prises avec la violence et la misère sociale (42 % de ses 11.000 habitants vivent sous le seuil de pauvreté), la Grande Borne n’aurait vraiment pas besoin d’ajouter à ces handicaps la disparition de ses derniers magasins. Mais pourrait-on blâmer les déserteurs ? Témoignant sous le couvert de l’anonymat, le responsable d’une enseigne alimentaire de proximité raconte : « Tenir un supermarché dans une zone urbaine sensible (ZUS) soulève de très nombreux problèmes. Déjà, le magasin est peu rentable du fait de la pauvreté de la population desservie. Mais si, en plus, le quartier est aux prises avec des gangs, l’aventure tourne au cauchemar quotidien. Les vols peuvent représenter jusqu’à 2,5 % du chiffre d’affaires contre 1,2 % à Paris. La vidéosurveillance - jusqu’à 15.000 euros d’investissement pour un magasin de 300 mètres carrés - fournit des enregistrements utiles pour la police après un acte délictueux. Mais la présence de caméras ou d’un vigile ne dissuadera jamais une bande de 40 personnes encagoulées de dévaliser le magasin puis de s’égayer dans la cité comme des moineaux. Parfois, nous sommes aussi confrontés à des tentatives de racket, et même à des incendies volontaires dans les zones où sévit le trafic de drogue. Car les dealers veulent nous faire fuir : notre présence crée de l’animation dans le quartier, ce qui les empêche de "trafiquer" tranquillement. »

Arrive-t-il à son enseigne de jeter l’éponge ? « Quand on baisse le rideau, c’est une catastrophe pour la ville et ses habitants, car la présence commerciale est, avec les services publics de première nécessité, un des derniers facteurs de cohésion sociale dans certaines cités. Mais nous sommes parfois obligés de le faire quand la sécurité de notre personnel est en jeu. En revanche, nous ne fermons jamais un supermarché en ZUS au seul motif qu’il est déficitaire. » Une attitude que ce dirigeant peut se permettre grâce aux bénéfices dégagés par ses magasins de Paris ou Neuilly. Ce qui n’est pas le cas d’un commerçant indépendant

Ainsi confrontés à la pauvreté de leur clientèle et, souvent, à l’insécurité, les commerces de proximité dans les quartiers défavorisés cumulent aussi d’autres handicaps, tout aussi lourds. Ils sont généralement peu attractifs car implantés dans des quartiers repliés sur eux-mêmes et difficilement accessibles en voiture, conséquence de l’urbanisme des grands ensembles qui prévalait dans les années 1960. Il sont devenus surdimensionnés au fil du temps car fortement concurrencés par des centres commerciaux plus récents, mieux conçus, mieux achalandés et ayant poussé non pas dans les banlieues difficiles mais à leurs abords, le long d’une route nationale. Ils sont, enfin, souvent vétustes et mal entretenus par leurs propriétaires, des copropriétés dégradées ou bien des bailleurs sociaux dont la gestion de locaux commerciaux n’est pas la priorité.

Rénover et désenclaver

Résultat ? Selon une étude de l’Etablissement public d’aménagement et de restructuration des espaces commerciaux et artisanaux (Epareca) - un organisme aidant les petits centres de banlieue à la dérive, en les restructurant puis en les revendant au privé une fois la mission accomplie -, les quartiers prioritaires de la politique de la ville ne comptaient que 11,4 commerces pour 10.000 habitants en 2008, trois fois moins que le reste de la France métropolitaine. Et des commerces en triste état : sur 750 « polarités » expertisées entre 2008 et 2010 dans 450 quartiers (une polarité étant un ensemble de commerces présents sur le même lieu), l’Epareca en recensait 269 en difficulté, soit plus du tiers. Comment faire pour les sauver ?

Dans son bureau, le maire de Grigny, urbaniste de profession, déploie les cartes de la ville comme le ferait un général avant la bataille. La place du Damier ? « Nous allons l’ouvrir en détruisant quatre immeubles et en la connectant à trois stations de bus qui lui tournent le dos, explique Philippe Rio. Nous créons aussi une nouvelle voirie traversant la Grande Borne pour désenclaver tout le quartier. A l’autre extrémité, nous restructurons les places hautes où les commerces fixes auraient depuis longtemps disparu sans l’apport de la clientèle venue pour le marché forain, les jeudis et dimanches matin. Et nous tentons de convaincre le bailleur social, l’Opievoy, de confier la gestion de ses locaux commerciaux à un tiers qui soit un professionnel du commerce. » Autant de solutions lourdes qui ont fait leurs preuves ailleurs. Mais, même avec les aides de l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (Anru), la reconquête de la Grande Borne promet d’être longue, très longue. Le maire fulmine ainsi contre l’Opievoy, qui n’a toujours pas rasé les immeubles condamnés, empêchant de désenclaver la place du Damier.

Stains (Seine-Saint-Denis), square Molière, quartier du Clos Saint-Lazare. Au pied des immeubles, les 25 locaux commerciaux de cette cité de 8.000 habitants sont… intégralement vides. Illustration extrême de la désertification de l’activité marchande dans les banlieues déshéritées ? Oui, mais, heureusement, en partie seulement. Car le bailleur a aussi négocié des départs à l’amiable en vue d’une restructuration. Déjà, grâce entre autres aux aides de l’Anru, ce quartier gangrené il y a cinq ans encore par le trafic d’héroïne a changé de visage. Des tours ont été abattues, d’autres, rénovées, et le percement de deux avenues perpendiculaires a désenclavé la cité. La suite ? A deux pas du square Molière, où les anciennes boutiques seront bientôt détruites, naîtra un petit centre de proximité, doté de 7 commerces dont une moyenne surface alimentaire. D’une taille bien plus réduite, donc, que son prédécesseur, il verra en outre sa zone de chalandise augmenter grâce à la création programmée, juste en face du clos Saint-Lazare, d’un nouveau quartier en lieu et place d’anciens maraîchers. De quoi permettre aux futurs commerçants d’espérer réaliser un chiffre d’affaires correct.

Montée par l’Epareca avec le soutien de l’Anru et du conseil régional, cette opération à 3 millions d’euros devrait accueillir ses premiers commerces en juin 2015. « Le projet est très attendu par la population », témoigne le maire, Michel Beaumale. On comprend ses administrés : cela fait déjà près de dix ans qu’ils sont privés de tout commerce de proximité, tant sont lourdes et onéreuses les procédures de rénovation urbaine ! Mais l’édile n’est pas encore au bout de ses peines. Pour l’heure, le futur quartier est squatté par 400 à 500 Roms. Pas idéal pour convaincre un commerçant de signer un bail…

751 quartiers en zone sensible

La Courneuve (Seine-Saint-Denis), cité des Quatre Mille, centre de La Tour. Contrairement à Grigny, où tout reste à faire ou presque en matière de rénovation urbaine, ou à Stains, encore au milieu du gué, Joseph Irani, l’adjoint au maire chargé du développement économique et social, a la satisfaction d’hériter d’une opération pratiquement achevée. Il est vrai que le début de la réhabilitation des Quatre Mille remonte à… 1986. Aujourd’hui, l’ancien centre commercial de 70 magasins et 8.000 m2 a laissé la place à 17 commerces sur 3.500 m2, et l’Epareca, qui le gère, s’apprête à passer la main au privé. Supermarché, boucher, brasserie, pharmacien, coiffeur, opticien, auto-école… Toutes les surfaces sont occupées, dont six par d’anciens commerçants ayant accepté le transfert. La modestie du loyer et des charges fait qu’il y a peu d’impayés. Côté sécurité, la mairie a pris en charge l’équipement en vidéosurveillance. Quant à l’accessibilité, elle a réussi à débarrasser des « voitures ventouses » le parking indispensable à la clientèle. Bref, l’opération est une réussite.

Mais la pérennité du centre suppose une attention de tous les instants. « Le local de la brasserie est resté vide deux ans, se souvient Joseph Irani, le temps que nous trouvions un gérant de qualité, et disposant d’une licence IV l’autorisant à vendre de l’alcool, car nous voulons éviter une discrimination à l’envers au profit des seuls commerces ethniques. L’Epareca a joué le jeu, mais, une fois le site transféré au privé, le futur gestionnaire aura-t-il la même patience si un local reste plusieurs mois sans rapporter de loyer ? » Gérant de la brasserie en question, Michel aimerait bien, quant à lui, pouvoir attirer plus de monde en ouvrant un coin tabac. Mais, apparemment, sa demande est rejetée malgré le soutien de la mairie.

Au moins, le centre de La Tour revit-il. Mais, même avec l’aide de la Caisse des Dépôts, qui l’assiste souvent, l’Epareca n’a pas les moyens de multiplier ce genre d’opérations. Contrainte par un budget serré, elle ne compte que 27 parcs en activité, à quoi s’ajouteront 7 nouveaux cette année. Une goutte d’eau par rapport aux besoins quand on sait que 751 quartiers sont classés en zone sensible, dont 100, les plus pauvres, ont le statut fiscal de zone franche urbaine (ZFU).

Plus globalement, le gouvernement vient d’annoncer que la politique de la ville sera recentrée sur les quartiers les plus prioritaires, pour mettre fin au saupoudrage des moyens. La position peut se défendre compte tenu des contraintes budgétaires, mais avec les villes susceptibles de ne plus être aidées, les discussions promettent d’être musclées, cet été. Enfin, l’heure n’est pas non plus aux cadeaux pour les professions de proximité installées dans les ZFU. Bénéficiant, depuis 1997, de quatorze ans d’exonération fiscale dégressive, les plus anciens des commerçants qui s’y sont implantés ont commencé à perdre leur avantage au 1er janvier 2012. Et assouplir la mesure ne semble pas à l’ordre du jour. A Grigny, classée en ZFU, le pharmacien et le bar-tabac de la place du Damier ne risquent pas de voir leur situation s’améliorer de sitôt…

Claude BARJONET, Les Echos, 01/07/2013

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