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Disparition : dynamiteur du commerce, Edouard Leclerc, « l'épicier de Landerneau », a tiré le rideau

20.09.2012, source : Les Echos.fr

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Le fondateur des Centres Leclerc s’est éteint le 17 septembre à l’âge de quatre-vingt-cinq ans. Depuis l’ouverture de son premier point de vente en 1949 jusqu’à ce qu’il se retire du devant de la scène, au milieu des années 2000, il aura sans cesse bousculé l’ordre établi de la distribution.

Edouard Leclerc, Grocer of France ». Sous ce titre, une jeune historienne américaine de vingt-six ans signait, dans le numéro d’automne 1965 de la prestigieuse revue « The Yale Review », un de ses premiers articles. Suzanne Berger, puisque c’est d’elle qu’il s’agit, l’introduisait ainsi : « Le succès d’Edouard Leclerc est une biographie de la révolution sociale en France contemporaine. »

Comment cette brillante chercheuse, diplômée de Harvard, avait-elle bien pu s’intéresser à « l’épicier de Landerneau », qui s’est éteint hier à l’âge de quatre-vingt-cinq ans dans son manoir de la Haye, à Saint-Divy ? Pour les jeunes générations qui, tout naturellement, plutôt qu’Edouard accolent au nom Leclerc le prénom de Michel-Edouard, le fils du fondateur de l’enseigne du même nom aux frontons de plus de 500 grandes surfaces en France, c’est tout simplement impensable.

Pour les plus anciens, ceux qui ont connu la Libération puis, dans les années 1960, l’émergence de la société de consommation, rien de très étonnant. Ils savent que cet ancien élève du petit séminaire qui, enfant, répondait, selon son biographe Etienne Thil (*), qu’il serait « évêque parce qu’on est près du bon Dieu... et qu’on bouffe bien ! », était finalement devenu épicier et avait attiré les regards de la presse internationale en dynamitant le commerce dans la France de l’après-guerre.


Un « révolutionnaire »

Car Edouard Leclerc est bel et bien le « révolutionnaire » de la distribution française. C’est dans une maison rectangulaire « triste comme un logement de retraité de la SNCF », rue des Capucins à Landerneau, qu’il ouvre, éloigné du bourg, son premier magasin le 13 décembre 1949. En fait, une pièce de 4 mètres sur 4, où s’entassent des cartons de biscuits de M. Labour, un petit fabricant de Pontivy, seul produit proposé mais vendu à un prix défiant toute concurrence, de 25 à 30 % moins cher que chez tous les autres commerçants.


« Ce que j’ai fait est bête comme chou, devait-il dire plus tard : je me suis mis grossiste pour vendre au détail. Il suffisait d’y penser. » L’idée paraît simple, comprimer au maximum les frais de distribution pour vendre le moins cher possible. Encore fallait-il la mettre en oeuvre dans un monde hostile.

Laissant à sa jeune épouse, Hélène, le soin de tenir le magasin - elle sera plus tard l’artisan du succès de l’enseigne dans l’habillement -, Edouard Leclerc sillonne les routes au volant de sa camionnette afin de convaincre de nouveaux fournisseurs de lui vendre leurs marchandises. Mais il se trouve en butte à de multiples tracasseries, jusqu’à un contrôle fiscal à l’initiative d’un concurrent !

Face à cette levée de boucliers, c’est l’autre idée de génie d’Edouard Leclerc, l’épicier de Landerneau décide, à la fin des années 1950, de prêter gratuitement son nom aux commerçants qui décident de le rejoindre. Avec ceux-là, les André Jaud, Joseph Fourrage, Jean-Pierre Le Roch (qui le quittera en 1969 pour créer Intermarché), il fera le coup de poing face aux poujadistes de tout poil censés défendre les petits commerçants.

De cette génération d’adhérents Leclerc, les « barons » du mouvement, et des suivantes, Edouard Leclerc aura fait des commerçants indépendants à la tête de véritables petites fortunes. Ils le doivent aussi à une stratégie qui n’aura pas varié, celle des prix les plus bas, associée à un art consommé de la communication portant haut le combat consumériste de l’enseigne. Un héritage que son fils Michel-Edouard a su faire fructifier brillamment.


ANTOINE BOUDET, Les Echos

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