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Développement durable : premiers résultats pour la comptabilité verte

25.09.2011, source : Les Echos.fr

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Le sacro-saint compte de résultat s’ouvre à de nouvelles obédiences. CO2, pollution, biodiversité, ressources vont tenter une percée dans le bilan comptable d’une poignée d’entreprises portées sur l’expérimentation. Ce sacrilège émane des gardiens mêmes du temple de la comptabilité. Le Conseil supérieur des experts-comptables et son jeune club du développement durable se sont aventurés depuis 2007 dans le questionnement des normes IFRS. Jacques de Saint Front et Michel Veillard se sont résolus de faire entrer les externalités environnementales et sociales dans la cathédrale du bilan pour créer ce qu’ils nomment le « bilan comptable universel ».
Jusqu’ici, les externalités vertes, ces dommages (et parfois bénéfices) infligés à la nature, ont été financiarisées par des méthodes plutôt macroéconomiques. C’est le cas des taxes carbone, du marché des quotas, des réglementations imposant des mises aux normes. A l’échelle de l’entreprise, la comptabilité des externalités est récente et se limite pour le moment à des indicateurs extrafinanciers. La France a innové à ce sujet avec l’exercice du rapport de développement durable, imposé aux sociétés cotées depuis 2002 par la loi NRE. Cette démarche semble aujourd’hui trouver ses limites, comme l’ont rappelé les participants d’une conférence organisée cet été par le World Forum Lille Institute. «  Plus personne ne lit ces rapports », y avait affirmé sans ambages Elisabeth Laville, du cabinet Utopies.


L’euro, indicateur unique

Ces documents multiplient les indicateurs verts ou sociaux, comme la consommation d’eau, mais ils restent très difficiles à interpréter et à comparer d’une entreprise à l’autre. La comptabilité verte ou sociale cherche donc à traduire les externalités en un indicateur compréhensible des acteurs économiques : l’euro. L’expérience la plus avancée est menée par McDonald’s France, qui fait souvent figure de pionnier dans son secteur. Le restaurateur, avec l’aide du cabinet Synergence, est proche de boucler son premier bilan vert sur l’exercice 2009, prélude à une prochaine comptabilité plus complète intégrant le social et la gouvernance. Les partenaires ont choisi de comptabiliser les émissions de gaz à effet de serre, la qualité de l’eau, l’impact sur la biodiversité et l’état des sols agricoles. Le tout sur un périmètre allant de l’agriculteur jusqu’au client. Au passif figurent les impacts comptabilisés en dettes pour les générations futures ou actuelles. Les économies réalisées par rapport à un budget prévisionnel constituent les produits. En novembre, les partenaires soumettront aux parties prenantes les valorisations choisies comme l’impact CO2 évalué à 109 euros la tonne.

McDonald’s a choisi de ne pas consolider ces nouveaux comptes et le bilan économique. « Les analystes financiers et les parties prenantes pourront toutefois percevoir par exemple que le passif environnemental d’une entreprise représente le tiers ou le double de son chiffre d’affaires annuel » explique Didier Livio, le président de Synergence. « Le vivant est infini et il est illusoire de vouloir tout y comptabiliser. Nous privilégions les indicateurs utiles à l’action », confirme Jacques de Saint Front.
L’objectif est par exemple de refléter la valeur d’un effort d’un agriculteur partenaire de McDonald’s pour améliorer le sol de ses champs. Le premier bilan intégrera déjà le bénéfice de l’installation de centaines de pompes à chaleur dans les restaurants. « Il nous permettra de mesurer l’impact global de l’entreprise et de comparer des indicateurs jusqu’ici incomparables, comme l’eau et le CO2. On pourra aussi arbitrer les futurs investissements en fonction de leurs effets environnementaux », précise Delphine Smagghe, directrice environnement du restaurateur.
Pionnier lui aussi, Puma, filiale de PPR, a bien avancé dans cet exercice sous la houlette de son PDG, Jochen Zeitz, engagé dans les questions d’environnement avec sa propre fondation. Cette année, un premier bilan a été établi pour les émissions de CO2 et pour la consommation d’eau en se fondant sur les premières mesures d’empreintes réalisées pour le rapport annuel 2010. Le cabinet PWC, responsable de la comptabilité du CO2, a retenu une valorisation de 66 euros la tonne. Trucost, mandaté pour l’eau, a choisi une valeur de 0,81 euro le mètre cube.
Selon le premier chiffrage, les impacts directs de l’entreprise restent mineurs, à 7,2 millions d’euros. En revanche, l’impact de ses fournisseurs, la culture de fibres en premier lieu, est 10 fois supérieur, à plus de 87,1 millions d’euros. Cet automne, d’autres postes viendront gonfler le bilan avec l’effet sur les pluies acides, les déchets, l’effet des changements d’affectation des sols, etc. Mais Puma estime qu’environ 80 % des impacts sont déjà chiffrés dans le premier bilan.


Des biais possibles 

Jochen Zeitz a l’intention de reconduire l’exercice chaque année : « C’est une évolution logique des rapports développement durable, une façon de faire rentrer ces aspects dans le quotidien de l’entreprise, dans la direction financière, etc. Si vous commencez à les mesurer, vous commencez à les manager. Nous nous sommes fixés des objectifs à 2015. Le compte de résultat nous permettra à tous de mesurer nos progrès. »

Reste que ces exercices posent techniquement de très nombreuses questions. McDonald’s, par exemple, choisit d’assumer les impacts de ses fournisseurs agricoles, un parti pris discutable. Les chiffrages des impacts, les actuarisations... tout prête le flanc à discussion. Pour Laurent Lhopitallier, senior management développement durable chez Deloitte, il existe déjà tellement de biais pour la seule comptabilité classique du CO2 que ces exercices apparaissent utopiques. Un avis partagé par Patrick Jolivet, responsable de la recherche chez BMJ Ratings. Hélène Valade, présidente du collège des directeurs du développement durable, juge au contraire que ces expériences vont dans le bon sens.

MATTHIEU QUIRET, Les Echos le 21/09/2011

 

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