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Bientôt des grandes villes sans pompistes ?

04.05.2010, source : Les Echos.fr

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Déjà sinistré, très peu rentable et confronté au vieillissement de ses exploitants, le secteur de la distribution d'essence doit faire face à un durcissement continu des normes environnementales. Alors qu'on comptait 42 500 points de vente en 1975, il n'y en aura plus que 10 000 d'ici à 2011. Il va devenir de plus en plus difficile de faire le plein dans la capitale.


C'est le rêve de tout militant écologiste : au 180 bis, rue des Pyrénées à Paris, un garage trentenaire, longtemps pourvu d'une station-service, a laissé la place il y a près d'un an à une boutique Naturalia vendant des produits bio. Qui s'en plaindrait ? Certainement pas les voisins. Située au rez-de-chaussée d'un immeuble d'habitation, la nouvelle boutique n'inquiète plus les riverains. D'autant, explique la chargée de développement de Naturalia, que « nous avons pris à notre charge les centaines de milliers d'euros de dépollution du site ». Un investissement en parfaite adéquation avec l'image environnementale de l'enseigne, et qu'elle rentabilise en payant son loyer moins cher que si elle avait jeté son dévolu sur un site non pollué, ou déjà nettoyé. Et l'expérience est appelée à se reproduire : « Pour trouver dans Paris les grandes surfaces dont nous avons besoin, nous devons nous tourner en priorité vers les stations-service et les garages », témoigne la responsable.

Cela tombe bien : à l'avenir, les emplacements de ce genre devraient être de plus en plus faciles à trouver, tant le métier de pompiste, déjà sinistré, apparaît menacé. Toujours plus contraignantes, les normes environnementales découragent bien des exploitants de stations-service de poursuivre leur activité. Dictées par Bruxelles, les prochaines règles doivent entrer en vigueur le 31 décembre prochain. Elles leur imposeront notamment des cuves à double enveloppe, ou équipées d'une fosse étanche afin d'éviter les fuites de carburant dans le sol ; des pistes, c'est-à-dire les aires où se garent les camions-citernes, étanches également ; ou encore des décanteurs-séparateurs d'hydrocarbures permettant de récolter l'essence tombée par mégarde et l'eau que l'on a ensuite projetée pour nettoyer le sol, tout en séparant les deux éléments.


Au moins 30 000 euros d'investissement

Coût de l'investissement ? « J'en ai eu pour plus de 30.000 euros et un mois d'arrêt d'activité pour changer mes cuves », témoigne le gérant d'une toute petite station (une pompe diesel, une pompe sans plomb) proche de la place Stalingrad, à quelques pâtés de maison de la station-service immortalisée par Coluche, dans le film « Tchao pantin ». Officiant en face de l'université de Jussieu, dans le 5e arrondissement de Paris, Marc Meyrignac, responsable du garage Mercedes créé par son grand-père et disposant de quatre doubles pompes à l'enseigne Total, affirme quant à lui en être à 100 000 euros d'investissements. Compte tenu du faible revenu tiré de la vente d'essence -3 à 4 centimes d'euro par litre -, et du caractère marginal de cette activité par rapport à la réparation automobile, ne devrait-il pas profiter du changement de normes pour fermer ses pompes ? « Nous y avons songé, bien sûr, répond le gérant, mais la distribution de carburant fait partie de notre palette de services, avec le parking et le garage. Alors nous continuons, peut-être par atavisme… »

Un de ses confrères, implanté dans un quartier parisien prestigieux, hésite encore, pour sa part, à changer ses cuves. Quels sont les termes de son équation ? « Nous pouvons être subventionnés à hauteur de 70 % des travaux avec un plafond de 38.500 euros par le CPDC (Comité professionnel de la distribution de carburants, NDLR), explique-t-il. Mais ce dernier ne rembourse qu'au vu des factures acquittées. « En attendant, nous devons avancer l'argent pour un investissement qui ne nous rapportera aucun chiffre d'affaires supplémentaire. D'un autre côté, si nous arrêtons la distribution d'essence pour ne garder que le garage, nous devrons neutraliser le site à nos frais. Or, dégazer les cuves, les combler avec du sable ou du béton, enlever les tubulures nous coûterait presque aussi cher que de nous mettre aux nouvelles normes. » Face à ce dilemme, ce gérant se demande donc s'il n'aurait pas plutôt intérêt à garder ses anciennes cuves au-delà de la date limite, au risque, en cas de contrôle, d'écoper d'une suspension administrative.

Combien des quelque 140 stations-service encore en activité dans Paris décideront de jeter l'éponge d'ici au 31 décembre ? Impossible, pour l'heure, de le savoir. Mais à plus long terme, une chose est sûre : l'automobiliste ou le possesseur de deux-roues à court de carburant aura de plus en plus de difficultés à faire le plein dans la capitale, et plus généralement au coeur d'une grande ville. Déjà, les petites stations dites de « filling », avec pompes sur le trottoir, sont pour la plupart condamnées, estiment les professionnels du secteur, car elles empiètent sur le domaine public, et, bien souvent, ne respectent pas les distances minimales par rapport à un immeuble ; beaucoup fermeront au moment du départ à la retraite de leur gérant. Mais d'autres stations typiquement urbaines, celles situées en rez-de-chaussée d'un immeuble habité, ou bien en sous-sol, dans un parking, sont aussi dans le collimateur : sauf à investir dans de nouvelles installations de sécurité (détection des vapeurs d'hydrocarbures, ventilation d'urgence, arrêt d'urgence automatique…), elles devront fermer au 1er janvier 2020, explique-t-on au Conseil national des professions de l'automobile (CNPA), en vertu d'un arrêté ministériel du 19 décembre 2008. Et certaines auront mis la clef sous la porte avant : sous la pression des riverains et des élus écologistes -élu Verts dans le 18e arrondissement de Paris, Sylvain Garel dénonce ces « bombes à retardement » que sont à ses yeux les stations en immeuble -, les organismes HLM ont de plus en plus tendance à ne pas renouveler les baux quand ils arrivent à expiration. La station Esso de la rue Geoffroy-Saint-Hilaire, près de la mosquée de Paris, en a déjà fait les frais, remplacée pour moitié par un centre de radiologie médicale, et pour l'autre par un local commercial… n'ayant pas encore trouvé preneur.

Ce durcissement continu des normes est-il un mal nécessaire ? Si l'on en croit les professionnels, qui soulignent l'absence de catastrophe dans une station-service depuis un grand nombre d'années, on en fait bien trop. « Nous demandons une écologie mesurée, tenant compte des contraintes économiques », plaide Christian Roux, représentant de la profession des stations-service au CNPA. Il dénonce en particulier la nécessité d'entreprendre, à quelques années d'intervalle, de lourds travaux de génie civil pour se mettre aux normes. Pourtant, il faut reconnaître que dans bien des cas, ces aménagements ne sont pas du luxe : selon les résultats d'une opération coup-de-poing menée en 2009 au niveau national par le ministère de l'Environnement auprès de 308 stations-service, leur niveau de conformité par rapport à la réglementation alors en vigueur était « assez moyen, avec un tiers de non-conformité ».

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