Les secteurs

2010, la confiance retrouvée des patrons français

20.01.2010, source : Les Echos.fr

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L'année écoulée a été rude pour les entreprises tricolores. Mais après avoir résisté au pire, certaines d'entre elles se sentent pousser des ailes. Il y a deux semaines, à Lyon, une réunion organisée par la banque d'investissement Oddo autour d'une centaine de « mid caps » a permis au petit monde des affaires de humer la conjoncture de rentrée...

De l'optimisme, enfin ! Après une année 2009 que l'on annonçait calamiteuse, les entreprises françaises reprennent espoir. « Jamais je n'avais vu une telle catastrophe, se remémore Philippe Oddo, associé gérant de la banque d'investissement Oddo & Cie, la moitié du système bancaire en faillite, les Anglais qui nationalisent Royal Bank of Scotland, ING qui va à vau-l'eau, Dexia, l'Islande au tapis… Pourtant, un an plus tard, les entreprises de taille moyenne que notre banque d'investissement suit avec attention sont fidèles au rendez-vous, toujours vaillantes, même si elles ont été fortement secouées. » Après la pause des fêtes de fin d'année, la réunion organisée pour la treizième fois par la banque d'investissement et de gestion Oddo autour des « mid caps », les entreprises cotées qui ne sont ni dans la cour d'honneur du CAC 40 ni sur les marchepieds réservés aux start-up, permet au petit monde de l'investissement et des affaires de humer la conjoncture de rentrée. Au Palais des congrès de Lyon, 136 d'entre elles tentaient, les 7 et 8 janvier, de convaincre les représentants de plus de 200 investisseurs de la nécessité de leur faire confiance. Dans une ambiance studieuse, mais décontractée. Car, après tout, le pire est sans doute passé et quand on a résisté au pire, on se sent pousser des ailes. « En janvier 2008, les entreprises avaient de beaux carnets de commandes, étaient optimistes, mais elles se heurtaient aux anticipations de crise des financiers », se souvient Philippe Oddo, créateur de cette manifestation. « En janvier 2009 régnait une morosité de plomb. A présent, après avoir imaginé le pire, les entreprises terminent souvent l'année sur une note plus positive que prévu et se remettent à rêver de reprise. »


De belles performances enregistrées

Du côté des investisseurs, l'appétit pour le marché des actions est encore modéré, mais les analystes et gérants présents à Lyon sont de nouveau en alerte, conscients que les bons « coups » se font en période de retournement. Oddo note pour sa part qu'après deux années de décollecte sur ses fonds investis en valeurs moyennes, le mouvement s'inverse, avec une collecte nette de 300 millions d'euros l'an dernier. Un signe de retour à la confiance, les actions des entreprises de taille moyenne étant celles que les investisseurs désertent le plus vite en temps de crise, de peur d'être coincés dans des investissements non liquides. « Ce sont les investisseurs institutionnels qui commencent à bouger, pas encore les particuliers », précise Pascal Riegis, gérant de ces fonds. D'ailleurs, la banque a enregistré une collecte nette de 1 milliard d'euros en 2009, rien d'ébouriffant, mais un score qu'elle était loin d'anticiper en début d'année. La « boutique financière », dirigée depuis cinq générations par la famille Oddo, qui détient encore 42 % du capital, finit ainsi 2009 sur de bons résultats. Paradoxalement, puisque pour la première fois de son existence, elle n'a participé à aucune introduction en Bourse, signe de l'ampleur de la crise financière. Mais elle s'est rattrapée sur les activités de refinancement de la dette et dégage un résultat annuel supérieur à 30 millions d'euros.
Chez les émetteurs, on aimerait vraiment que l'appétit des investisseurs revienne. Nombre des entreprises présentes à Lyon se lamentaient d'être toujours cotées sous la valeur de leurs actifs nets. Mais le sentiment dominant est un certain soulagement, teinté d'un très fort espoir de retour à meilleure fortune. « Nous revenons de loin », concède Gilles Venet, secrétaire général du groupe Lafuma, le spécialiste du vêtement « outdoor », qui, après le rachat de la marque Eider en juin 2008, a été l'une des premières entreprises obligées de faire appel au médiateur du crédit pour calfeutrer une crise de liquidités. « Nous avions besoin de 10 millions d'euros, mais étions face à des banquiers tétanisés : pour la première fois de leur vie, ils prenaient brusquement conscience qu'une banque peut faire faillite ! », se souvient-il. « Ils nous réclamaient une augmentation de capital, qu'ils refusaient de garantir et on tournait en rond », raconte-t-il, en se félicitant de la mobilisation des pouvoirs publics, qui a permis un rééchelonnement de la dette accompagnée d'une augmentation de capital de 10 millions d'euros garantie par la Caisse des Dépôts. L'entreprise n'a pas encore retrouvé la croissance, mais la cession d e ses marques (Eider, Lafuma, Millet) en Corée du Sud, moyennant 19 millions d'euros, l'a rassurée : ses actifs valent bien quelque chose. « Mon rêve ? Une certaine reprise du chiffre d'affaires, qui permettrait de refaire passer tous nos indicateurs au vert », explique Gilles Venet.
De fait, les entreprises ont tellement serré leurs coûts dans la foulée de la crise financière de la fin de 2008, qu'elles sont nombreuses à pouvoir enregistrer de très belles performances au moindre décollage. D'autant plus que l'année 2009 n'a pas été si mauvaise… Au moins pour celles du secteur de la consommation. Président du directoire du fabricant de champagne Laurent-Perrier, Stéphane Tsassis confirme que les ventes, d'abord évaluées à 250 millions de bouteilles en 2009, devraient finalement s'approcher de 290 millions. La France, qui consomme environ la moitié de la production nationale de champagne, a dignement fêté Noël, ce qui permettra aux producteurs de compenser partiellement la forte baisse des exportations enregistrée en début d'année. Mais la croissance est déjà revenue en Asie et Stéphane Tsassis l'admet : « Vu de Champagne, la crise, cela se gère… » Même si, pour la première fois, l'entreprise a vu ses produits d'entrée de gamme mis en vente à moins de 10 euros par la grande distribution. « Enfin, n'exagérons rien, cela a duré une semaine », rassure-t-il.


Une très forte résistance à la crise

Evidemment, tout le monde n'a pas la chance d'être dans un secteur de prestige et de rareté. Mais que dire de la Compagnie des Alpes, dont les deux spécialités, la gestion des parcs de loisirs et celle des domaines skiables, n'ont finalement guère souffert de la crise ? La fréquentation de ses parcs a augmenté de 6 %, celle de son domaine skiable s'est maintenue (+ 0,6 % ) et l'entreprise a annoncé une hausse de son bénéfice net de 11 %, à 40,2 millions d'euros pour l'exercice 2008-2009 clos en septembre. Quelle conclusion en tirer ? « Le loisir n'est plus une valeur cyclique », tranche Sandra Picard-Rame, chargée de la communication du groupe, « les Français cherchent des bons plans, mais ne sont pas dans une attitude sacrificielle ». La société reste toutefois prudente, fragilisée dans ses prévisions par les ventes de plus en plus tardives des séjours.
Mr. Bricolage, troisième acteur français du marché du bricolage, dont l'essentiel des magasins sont situés en province, ne se plaint pas non plus d'une désertion des clients. Eve Jondeau, contrôleur financier du groupe, qualifie ainsi 2009 d' « année riche et correcte ». De fait, l'enseigne a réussi à racheter un concurrent, Briconautes, tout en stabilisant son chiffre d'affaires dans un marché en recul. L'enseigne résiste grâce à une stratégie axée sur deux départements chers aux Français : le jardin (14 % du chiffre d'affaires) et la décoration (23 % ), « des secteurs où nous ne subissons pas la concurrence du discount ». « Pour 2010, nous sommes plutôt optimistes. L'effet de taille va nous permettre d'améliorer notre puissance d'achat et, à vrai dire, l'an dernier, nous avons moins souffert d'une baisse des ventes que de la loi sur les délais de paiement, la LME, qui a conduit nombre de magasins à être plus prudents dans leurs achats auprès de notre centrale », constate Eve Jondeau.
Si les Français n'ont économisé ni dans les loisirs, ni dans la déco, ni dans l'alimentation, où réduisent-ils leurs dépenses ? Difficile à dire, admet Philippe Oddo, tout en soulignant qu'au moins, contrairement à une idée reçue, la France a encore de belles entreprises de taille intermédiaire, souvent leaders sur leurs créneaux, comme Pierre & Vacances, Bonduelle, Inter Parfums, Clasquin, Veritas, Safran, Ingenico, Ipsen, SEB. Certaines ont même encore de bonnes idées récompensées par de fortes croissances, comme Audika (spécialiste de l'aide auditive) ou Rentabiliweb (spécialiste de la monétisation d'audience sur Internet), qui prévoit une nouvelle hausse de capital de 10 millions d'euros. Une des leçons de la crise est d'ailleurs l'incroyable évolution du management des sociétés. Dans cette catégorie d'entreprises, il y a eu finalement peu de faillites. « Echaudées par les dernières secousses, les " mid caps " montrent une très forte résistance et se sont vite ajustés au marché », constate Pascal Riegis. Bien évidemment le plus souvent aux dépens de l'emploi. Entre scénario noir ou rose, tenants du double krach ou de la reprise, le gérant hausse les épaules : « Si on parie sur la catastrophe totale, autant tout vendre et retourner à l'âge de pierre, mais si on pense que la vie continue, autant investir. » A Lyon, les entrepreneurs ne songent évidemment pas une seconde à la première option. « Aujourd'hui, on sort de la crise et on saute sur les opportunités », promet le spécialiste des légumes en boîte, Bonduelle, tout fier d'annoncer le rachat de France Champignon, société convoitée depuis belle lurette. Pour 2010, Philippe Oddo parie sur un retour des augmentations de capital, des fusions et acquisitions et sur une accélération des opérations pour mieux structurer les financements des entreprises afin de passer de l'urgence - s'assurer des liquidités -à un nouvel équilibre où les prêts sont en adéquation avec un développement à plus long terme.
ANNE BAUER, Les Echos le 20/01/10

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