Interview psychologue

C. Gourguechon : « Tous les couples ne peuvent pas travailler ensemble »

2009-05-14T12:12:00+02:00

14.05.2009, 


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Se décider en connaissance de cause, préserver l’individualité de chacun, se donner la possibilité d’échouer : les principales clés pour entreprendre sereinement en couple, d’après Catherine Gourguechon, psychologue et coach.

Catherine Gourguechon
Crédits photo : DR
Catherine Gourguechon, psychologue et coach

Psychologue de formation, Catherine Gourguechon est franchisée Mars Venus Coaching et a fondé le cabinet de développement personnel CMGA.


Pourquoi entreprendre en couple ? La première motivation est souvent l’activité « coup de cœur ». De nombreux couples partagent une même passion ou rêvent depuis longtemps de monter ensemble un restaurant, par exemple… Mais avant tout, ils recherchent généralement un mode de vie différent, l’occasion de passer plus de temps ensemble et de s’affranchir des relations hiérarchiques de leur entreprise. Chacun connaît l’autre, avec ses forces et ses faiblesses, et peut se faire confiance. La souplesse des horaires permet aussi de gérer plus facilement la vie de famille. Dans le contexte actuel de crise économique, c’est enfin un moyen de créer sa propre activité et d’assurer la survie du couple par lui-même.


Que faire avant de se lancer ? Le pré-requis le plus important est l’adhésion au projet : le couple doit être parfaitement d’accord sur ses motivations. Toute création d’entreprise demande un lourd investissement en temps et en argent, et engendre beaucoup de stress. Or dans une création en couple, tout est démultiplié ! Il faut donc impérativement que chacun choisisse ce projet en connaissance de cause. D’où l’importance de prendre des conseils, recueillir différents avis avant de se décider, notamment auprès de ceux qui ont déjà vécu la même expérience.
Certaines questions doivent être réglées dès le départ : quel sera le processus décisionnel, qui tranchera en cas de conflit… A ce sujet, il est important de bien s’entourer, et notamment de définir un tiers bienveillant susceptible de départager les conjoints en cas de désaccord sur l’entreprise : comptable, avocat, conseiller financier ou simple ami de la famille.


Quels sont les risques sur le plan personnel ? Un couple, c’est une entité multiple : « toi » + « moi » + « nous ». Il est essentiel de faire vivre ces différentes entités. Or, si on entreprend en couple, on court le risque de devenir uniquement un « nous ». En effet, à force de vivre ensemble 24 heures sur 24, le projet de couple fusionne avec le projet d’entreprise, ce qui peut nuire à l’individualité de chacun.
Il faut aussi être conscient que le couple va alterner des moments d’angoisse et d’enthousiasme, selon les aléas de la vie de l’entreprise : il peut être tentant de reprocher à l’autre les échecs du projet…


Quels conseils donner pour limiter ces risques ? Il faut poser des limites claires entre la sphère professionnelle et la sphère privée, pour ne pas se laisser envahir. Lorsqu’on tient un commerce, il suffit parfois de fermer la porte pour « couper » avec le travail. Avec des activités à domicile, c’est plus difficile… Je conseille alors d’avoir un bureau séparé dans la maison avec une ligne téléphonique professionnelle dédiée à laquelle on ne répond plus lorsqu’on est en famille. L’idéal est de fixer des règles de vie : ne pas parler de l’entreprise à table, préserver au moins une journée par semaine où on ne travaille pas, organiser des week-ends en amoureux pour déconnecter… Pour que chaque conjoint ait son propre espace, mieux vaut aussi prévoir des bureaux différents, si possible dans deux pièces séparées. Enfin, il est essentiel de maintenir des loisirs différents pour que chacun existe en dehors du couple. Cela vaut pour tous les couples, mais encore plus pour ceux qui créent une entreprise ensemble !

Quels sont les comportements à éviter ? Ce n’est pas parce qu’on est en couple qu’il ne faut pas se comporter comme dans une relation professionnelle : même avec son conjoint, il faut « mettre les formes » et ne pas lui demander plus qu’il ne peut. Il est également très important de beaucoup communiquer. Là aussi, cela vaut pour tous les couples, mais les répercussions sont encore plus lourdes dans la vie professionnelle… Il faut échanger sur le planning, s’autoriser à ne pas être d’accord et respecter le rythme biologique de chacun – notamment le sommeil.


Tous les couples sont-ils faits pour entreprendre ensemble ? Tout dépend de leur structure au départ. Les couples fusionnels vont naturellement se reconnaître plus facilement dans ce type d’organisation ; d’autres ont besoin de garder une certaine autonomie financière et sociale… Ce n’est pas parce que l’on s’aime que l’on va nécessairement bien travailler ensemble : l’association professionnelle mobilise d’autres ressources que la vie commune.
Certains couples se construisent dans la difficulté ; d’autres y perdent leurs moyens et leur potentiel. Pour des couples un peu fragiles, qui ont du mal à communiquer, la création d’entreprise risque d’affaiblir encore davantage une union déjà instable. A l’inverse, pour d’autres, cette expérience peut donner du sens à leur projet, nourrir leur amour et devenir le ciment qui va sceller leur union.
Les différences de chacun peuvent se transformer en compétences complémentaires qui feront la force de l’entreprise. On en revient à l’alchimie du couple : l’entreprise est un projet parmi d’autres – enfants, maison… - où chacun apporte ses ingrédients à la réalisation de l’ensemble !


Y a-t-il des périodes de vie plus propices à ce type de projet ? Les couples avec jeunes enfants ont une vie familiale dense, ce qui est difficile à concilier avec un projet de création d’entreprise. Même avec du télétravail, il n’est pas évident de se concentrer quand on a un enfant de 3 ans à la maison ! Il vaut parfois mieux attendre que les enfants soient adolescents et commencent à s’émanciper ; c’est un bon moment pour recréer quelque chose en couple. Mais avant tout, la création d’entreprise est une question d’opportunité. Il faut se sentir prêt, avoir un projet mûrement réfléchi par les deux conjoints et y adhérer à 200 %. Le timing dépend de chaque individu…


Que faire en cas d’échec ? Dans toute création d’entreprise, il est fondamental de se donner la possibilité d’échouer. Il faut savoir persévérer au-delà des premières difficultés – un ou deux ans – mais rien ne sert de s’acharner si l’entreprise ne fonctionne vraiment pas. Dans le plan initial, le couple doit donc définir combien de temps il se donne pour réussir et s’autoriser l’un l’autre à décider que l’aventure doit s’arrêter. Il faut pouvoir se dire : « Ce n’est pas notre couple qui échoue, c’est ce projet. » Seule cette distinction permet d’avoir un rapport sain avec l’entreprise.

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