Financement

Fonds d'investissement et franchise : une relation à construire

2013-06-15T17:58:00+02:0015.06.2013, 


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Pour développer son réseau ou créer son entreprise en franchise, deux modes de financement sont communément admis. En général, l’entrepreneur lui-même apporte une partie des fonds avant de faire appel à un prêt bancaire. De nouveaux protagonistes apparaissent sur le marché de la franchise : les fonds d’investissement. Témoignages.


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Côté franchisés

On connaissait la franchise participative, qui permet aux franchiseurs d’apporter des fonds à un membre du réseau pour monter son entreprise ; les observateurs s’attendent maintenant à voir arriver des fonds d’investissement au capital des candidats à la franchise. Dans un contexte de crise, cette évolution permettrait aux têtes de réseau de garder leurs financements et d’être remplacés par ces investisseurs extérieurs. « L’enjeu est de reproduire auprès des PME et TPE ce qui existe dans le milieu du capital-risque pour les grosses entreprises », explique Jean-Noël Veyres, un des fondateurs du fonds Franchise Finance.

Cette petite structure est le premier véhicule financier à se dédier entièrement à la franchise. Lancé il y a deux ans, Franchise Finance invite des investisseurs particuliers à se réunir pour prendre une part du capital d’un candidat à la franchise et ainsi l’aider à amorcer la création de son entreprise. « L’investissement dans des petites entreprises permet de profiter d’une baisse de l’impôt sur le revenu ou de l’ISF », note Jean-Noël Veyres. En moyenne, chacun des particuliers rassemblés par Franchise Finance au sein d’une holding créée pour l’occasion s’engage sur une mise de 15 000 euros. « Nous investissons au minimum 40 000 euros dans chacune de nos participations », complète le codirigeant du fonds. Une intervention « coup de pouce » pour permettre au candidat entrepreneur de boucler son tour de table.

Pour l’instant, le marché du capital-risque en franchise se montre encore balbutiant. « Actuellement, nous avons trois projets de salles de fitness et deux restaurants, précise le cofondateur de Franchise Finance. Mais nous pensons que le potentiel est d’une centaine de dossiers par an ». Lorsque le deal est signé entre le fonds et le futur franchisé, le pacte d’actionnaire prévoit la création d’une société d’exploitation, dont Franchise Finance impose les statuts. C’est elle qui ira discuter avec la banque pour obtenir un prêt afin de compléter l’investissement. Autres règles d’or édictées par les dirigeants du fonds : « Nous sommes toujours minoritaires lors de nos prises de participation, nous nous engageons à ne pas intervenir dans la gestion de l’entreprise et à sortir du capital au bout de cinq ans », énumère Jean-Noël Veyres.

« Lorsque j’ai rencontré Franchise Finance, nous nous sommes mis d’accord sur une participation de 20 % et une sortie au bout de 5 ans. C’est un bon équilibre permettant que le prix de rachat des parts du fonds au moment de son départ reste tenable pour la société », explique un porteur de projet qui s’apprête à ouvrir un centre de fitness à Marseille et qui a fait appel à Franchise Finance. Lorsque le pacte d’actionnaire arrive à échéance, le franchisé a un droit de préemption pour le rachat des parts dont la valeur est gagée sur le chiffre d’affaires de l’entreprise. Tout au long de la collaboration avec son actionnaire, le franchisé doit également verser une redevance annuelle qui rémunère le risque pris par les investisseurs.

Pour Didier Lantoine, qui a ouvert en avril 2011 un restaurant Hippopotamus à Paris, ces conditions sont équilibrées : « Nous inscrivons toutes les modalités dans le pacte d’associé et nous travaillons en parfaite transparence. Dans mon cas, Franchise Finance a pris 50 % du capital de mon affaire, avec un investissement de 150 000 euros. Cet apport, complété par mon apport personnel, m’a permis d’obtenir un prêt de 700 000 euros auprès de la banque. La présence d’un fonds est un gage de sérieux ».

Côté franchiseurs

« Si vous me donnez des financements, j’ai des idées de développement pour les quinze ans qui viennent ». Mourad Benamer, cofondateur et dirigeant de l’enseigne Eat Sushi, voit d’abord son association avec le fonds Citizen Capital comme un catalyseur de projets restés jusque-là à l’état de réflexion. « Nous ne voulions pas d’un simple sleeping partner mais d’un associé-actionnaire qui soit force de proposition », complète-t-il.

Et cela tombe bien puisque, s’ils s’engagent à laisser l’entrepreneur maître de sa gestion, les dirigeants de Citizen Capital ne se voient pas en simples apporteurs de cash. « C’est aussi le rôle d’un actionnaire de « challenger » le management de l’entreprise dans laquelle il investit. Avec Eat Sushi, nous discutons très régulièrement pour tester des nouvelles idées, réfléchir ensemble à des développements », explique Laurence Méhaignerie, présidente de Citizen Capital.

Lancée en 2006, l’enseigne de sushi a connu un développement très rapide. « En 2009, nous avons ouvert notre premier restaurant en franchise à Lyon. Jusqu’en 2011, on progressait au rythme d’une ouverture par mois », raconte Mourad Benamer. « Lorsque nous avons investi dans Eat Sushi, il y avait un vrai besoin de restructurer le siège de la société et de recruter des compétences d’organisation. Les autres objectifs étaient aussi de renforcer les fonds propres et de réinvestir dans les restaurants ouverts en propre », complète Laurence Méhaignerie. En février 2012, Citizen Capital a donc apporté 2,2 millions d’euros, avec un engagement pris sur 3 millions, et pris environ 30 % du capital aux côtés des fondateurs.

Plus d’un an après l’arrivée de cet actionnaire, le réseau Eat Sushi s’est enrichi de nouveaux magasins en propre et l’enseigne a développé une offre de drive. « Avec ce concept, nous avons montré qu’il était possible d’innover dans le monde du sushi en proposant de multiples canaux de distribution », note Mourad Benamer. Et l’exhumation de cette idée qui était dans un tiroir depuis quelques temps a été facilitée par Citizen Capital. « Lorsque nous avons regardé le dossier Eat Sushi, cet axe de développement nous a particulièrement intéressés », assure Pierre-Olivier Barennes, directeur général du fonds. Le premier drive Eat Sushi, couplé à une offre au comptoir, a donc vu le jour en décembre 2012 à Bordeaux.

Autre apport du fonds : la mise en place d’outils marketing pour optimiser la très bonne présence de l’enseigne sur internet - « Nous réalisons 50 % de notre chiffre d’affaires grâce au web », note Mourad Benamer - et d’outils. Autant de dispositifs structurants qui permettent de voir avec optimisme les prochaines années. Le rendez-vous est déjà pris dans 4 ans, lorsque le pacte d’actionnaires entre Citizen Capital et Eat Sushi arrivera à échéance. Signe de la forte collaboration qui unit les deux entités, Mourad Benamer évoque la possibilité de passer la main à la tête de la société lorsque le fonds sortira de son capital. Avec certainement le sentiment du devoir accompli.

Pourquoi les fonds d’investissement restent frileux

« Les fonds d’investissement ne sont pas des commerçants mais des financiers ! » Pour Philippe Odile, franchisé et directeur du cabinet Conseil en franchise, cette phrase résume la difficulté pour les capital-risqueurs de se frotter au secteur de la franchise. Et le fait est que l’intervention de fonds est encore limitée, notamment lorsqu’il s’agit de participer à la création d’une franchise. « Quitte à investir, les fonds sont plus enclins à accompagner le développement des réseaux qu’à s’engager auprès des seuls franchisés. Ce n’est pas leur modèle », confirme Nathalie Dubiez, spécialiste de la franchise chez HSBC.
Pour l’instant, ce sont principalement les dispositifs de défiscalisation qui incitent les business-angels à prendre des parts au capital d’un franchiseur ou d’un franchisé. « Aux Etats-Unis, si l’idée est bonne, les fonds n’hésitent pas et y vont », assure Philippe Odile. « En France, les réseaux sont trop petits par rapport à des entreprises internationales qui s’étendent en Asie ou aux Etats-Unis », note Pascal Lambert, dirigeant du cabinet de conseil Franchise Expert. Une autre explication plus fondamentale explique aussi le relatif désamour des fonds pour la franchise : ces contrats dépendant entièrement de la bonne ou mauvaise relation entre un indépendant et son enseigne. Cette donnée, qui fonde le principe même du développement en franchise, peut être un facteur d’incertitude qui rebute certains investisseurs. Reste à savoir comment passer outre pour assurer le financement des réseaux.